[pompé sur reporterre]

Une femme travaillant sur le site de Manono, l’une des plus grandes mines de lithium au monde, située dans le sud-est de la République démocratique du Congo.
Washington a conclu avec la République démocratique du Congo un partenariat qui ouvre la porte de ses mines aux entreprises étasuniennes. Un retour stratégique pour les États-Unis dans une région clé du continent.
Les sous-sols du Groenland et de l’Ukraine ne sont pas les seuls à attirer l’attention de Donald Trump : ceux de la République démocratique du Congo (RDC) sont aussi dans sa ligne de mire. En décembre 2025, à Washington, Kinshasa a signé plusieurs accords, dont l’un offre aux entreprises étasuniennes un accès privilégié au secteur minier congolais. Avec ce partenariat, les États-Unis opèrent un retour stratégique dans une région clé du continent africain.
Vaste État d’Afrique centrale, la RDC concentre dans ses provinces orientales certaines des réserves minières les plus importantes de la planète. Premier producteur mondial de cobalt et deuxième producteur de cuivre, le pays dispose également de ressources considérables en lithium, tantale — extrait du coltan —, tungstène…
Indispensables à la transition énergétique, à l’industrie de l’armement, au numérique et à l’aérospatiale, ces matières premières sont considérées par Washington comme des « minéraux critiques », en raison du risque élevé de rupture d’approvisionnement qu’elles présentent et de l’absence de substituts viables.
L’intérêt des États-Unis pour les richesses minières congolaises n’est pas nouveau. Depuis plus de soixante ans, Washington cherche à les contrôler. En 1960, la CIA a joué un rôle déterminant dans le coup d’État qui a renversé le Premier ministre, Patrice Lumumba, puis dans son assassinat. Le pouvoir étasunien craignait notamment « qu’il ne nationalise les ressources minières ou ne les mette à la disposition du bloc soviétique », rappelle le groupe de réflexion Oakland Institute dans un rapport.
Un accord majeur entre la RDC et la Chine
Les États-Unis ont soutenu ensuite le président Mobutu Sese Seko, tandis que des entreprises étasuniennes se voyaient accorder des concessions minières. Dans les années 1990, changement de cap : Washington lâche Mobutu et appuie l’Ouganda et le Rwanda, engagés à partir de 1996 dans l’est de la RDC aux côtés de Laurent-Désiré Kabila, pour faire chuter son régime.
À la fin des années 2000, l’équilibre géopolitique évolue une fois encore. La RDC dirigée par Joseph Kabila a signé en 2008 un accord majeur avec la Chine. Celui-ci accorde aux entreprises chinoises l’exploitation de gigantesques gisements de cuivre et de cobalt, dans le sud-est du pays, contre le financement et la construction d’infrastructures. Les compagnies minières étasuniennes, de leur côté, se retirent progressivement du pays.

Une mine de cobalt à Copper Belt, à Kolwesi, dans la province de Lualaba en République démocratique du Congo, le 6 août 2025.
Aujourd’hui, « 6 des 10 plus grandes sociétés minières de la RDC, en termes de valeur de production, sont chinoises. Les quatre autres sont basées en Suisse, au Canada et au Kazakhstan », observe le chercheur Jason Stearns, conseiller de l’institut de recherche congolais Ebuteli.
« Les entreprises basées en Chine possèdent ou exploitent jusqu’à 80 % de la production de minerais critiques en République démocratique du Congo, dont une grande partie est envoyée en Chine pour y être transformée », constate de son côté l’institution de financement du développement des États-Unis, la DFC (U.S. International Development Finance Corporation).
Au cours des dernières décennies, les États-Unis ont cependant bénéficié de minerais, dont du coltan, extraits illégalement dans l’est de la RDC par des groupes armés liés au Rwanda, un de leurs partenaires privilégiés dans la région. Selon le groupe d’experts des Nations unies, ces ressources transitent par le Rwanda, où elles sont intégrées à la production nationale avant d’être exportées vers le reste du monde.
Un levier diplomatique
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les États-Unis veulent reprendre pied dans le secteur minier congolais. Objectifs : diversifier leurs approvisionnements, contenir l’influence chinoise et capter une part des profits. « Cette dynamique était déjà à l’œuvre sous Joe Biden. Elle est juste devenue plus visible sous Trump », commente un spécialiste de la région.
En difficulté sur le plan intérieur, le président congolais Félix Tshisekedi a fait de cette offensive étasunienne un levier diplomatique. En mars 2025, il a proposé à Washington un accord sur les minéraux stratégiques en échange de son soutien pour contrer la rébellion du M23. Ce groupe armé, actif depuis 2021 dans l’est de la RDC, ne cesse de progresser dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, où il exploite des mines pour financer ses opérations. Selon le groupe d’experts des Nations unies, il bénéficie de l’appui militaire et logistique du Rwanda.
Washington a aussitôt accepté de superviser des pourparlers politiques et économiques entre Kinshasa et Kigali pour tenter de mettre fin aux hostilités, ce qui a finalement abouti à la signature, le 4 décembre 2025, d’une série d’accords de paix, en présence de Donald Trump. Parmi eux, un partenariat stratégique entre la RDC et les États-Unis sur les minéraux critiques a été conclu.

Il instaure un système de gestion commune du secteur minier et fixe un cadre précis, prévoyant notamment la réhabilitation du corridor de Sakania-Lobito, une ligne ferroviaire reliant le sud du pays au port de Lobito, en Angola, destinée à l’exportation des minerais. Un autre texte signé par Kinshasa et Kigali officialise le rôle déjà joué par le Rwanda comme plaque tournante pour la commercialisation et la transformation des minerais congolais.
« Nous allons envoyer certaines de nos plus grandes entreprises [en RDC et au Rwanda]. Et nous allons exploiter certaines terres rares, extraire ces ressources, et payer pour cela. Tout le monde y gagnera beaucoup d’argent », a proclamé Donald Trump.
Des entreprises déjà à la manœuvre
Dans les faits, des entreprises étasuniennes étaient déjà à la manœuvre avant même que ces accords soient entérinés. En juillet 2025, la société KoBold Metals, financée notamment par Jeff Bezos et Bill Gates, a ainsi signé avec la RDC un accord de principe pour l’exploitation du site de Manono, l’une des plus grandes mines de lithium au monde, située dans le sud-est. Un ami et collaborateur de Donald Trump, Gentry Beach, et sa société America First Global, cherchent de leur côté à acquérir les droits sur la mine de coltan de Rubaya, dans le Nord-Kivu.
Mais depuis la signature des accords de Washington, la paix n’est toujours pas revenue dans l’est congolais : les combats se poursuivent entre l’armée congolaise, appuyée par des milices locales, et le M23, toujours soutenu par l’armée rwandaise, dont plusieurs milliers d’hommes seraient déployés sur le territoire congolais.
« Cet accord lèse les intérêts du peuple congolais »
Cette situation n’entrave toutefois pas les projets des Américains, à qui Kinshasa vient de transmettre une liste de projets miniers dans lesquels ils pourront investir, explique à Reporterre Frédéric Mousseau, directeur des politiques de l’Oakland Institute : l’enjeu central pour les États-Unis est « d’accéder aux importantes réserves de cuivre, de zinc et de cobalt, qui se trouvent principalement dans le sud du pays — en dehors de la zone de conflit de l’est ».
Il précise : « L’accord stratégique entre la RDC et les États-Unis prévoit d’ailleurs des seuils minimaux de volume d’exportation, via le corridor de Lobito, uniquement pour ces trois métaux, et ne mentionne pas les minerais qu’on trouve plutôt dans les zones de conflit de l’est du pays, à savoir le coltan, l’or, l’étain. »
Washington a néanmoins intérêt à la stabilisation de l’est congolais afin de pouvoir accéder à ces ressources, souligne Frédéric Mousseau, sur la base du plan « qui donne au Rwanda un rôle clé dans la transformation et l’exportation de ces minerais ». Pour concrétiser cette stratégie, les États-Unis ont déjà fait des investissements au Rwanda, notamment via la DFC, le secteur privé et la Banque mondiale « qui a aidé le pays à se constituer en « business hub » », ajoute le chercheur, auteur d’un récent texte sur le sujet.
« Et la nature et les populations qui y vivent ? »
En attendant, le partenariat conclu avec Washington ne fait pas l’unanimité en RDC. Certains s’inquiètent de l’absence de référence aux enjeux environnementaux et climatiques liés à l’exploitation minière. « Un accord purement minier peut-il construire l’avenir de la RDC sans détruire ce qui fait justement sa richesse : la nature et les populations qui y vivent ? », s’interroge l’association GreenAfia, basée à Butembo, dans le Nord-Kivu.
Par ailleurs, un collectif d’organisations a déposé, le 21 janvier, une requête devant la Cour constitutionnelle, à Kinshasa, estimant que l’accord « lèse les intérêts du peuple congolais » et viole plusieurs articles de la Constitution, notamment en matière de souveraineté nationale.