Au Brésil, la « vallée du lithium » ne tient pas ses promesses de sortir des habitants de la pauvreté

[pompé sur lemonde]

L’exploitation de l’or blanc devait transformer le nord du Minas Gerais. Deux ans après, citoyens et élus constatent que les bénéfices tardent à se matérialiser, tandis que les nuisances s’installent : pollution, hausse des loyers, fissures dans les maisons.

Des fissures sont visibles sur les murs d’une maison située près d’un site d’extraction de lithium, dans la vallée de Jequitinhonha, au Brésil, le 29 mai 2025.
Des fissures sont visibles sur les murs d’une maison située près d’un site d’extraction de lithium, dans la vallée de Jequitinhonha, au Brésil, le 29 mai 2025. REBECA BINDA

Tandis qu’elle prépare le déjeuner dans de grandes casseroles, Cleonice Patricia, retraitée de 56 ans, parcourt du regard les fissures qui lézardent les murs de la cuisine de sa petite maison en argile. « Elle va s’effondrer », répète d’un air résigné la quinquagénaire en ce début du mois de janvier. Elle habite Piaui Poço Dantas, un petit village où vivent environ 80 familles, dans la vallée du Jequitinhonha, dans l’Etat du Minas Gerais, dans l’est du Brésil.

Comme de nombreux voisins, elle accuse les explosions de la mine de lithium à ciel ouvert, exploitée par l’entreprise canadienne Sigma Lithium, à environ 1 kilomètre de chez elle, entre les municipalités d’Itinga et d’Araçuai, d’être à l’origine des dommages sur sa maison et de soulever des nuages de poussière. Son vieux chiffon effiloché, qu’elle porte sur l’épaule, ne la quitte plus. « Il faut le passer tout le temps ! », souffle-t-elle.

Pourtant, lorsque Sigma a commencé ses opérations dans la région, en 2023, les habitants de Piaui Poço Dantas, pour la plupart des mineurs artisanaux, étaient remplis d’espoir. Romeu Zema, gouverneur du Minas Gerais depuis 2018, avait promis que l’exploitation du métal mondialement convoité pour la fabrication de batteries électriques permettrait à cette région défavorisée, qui, d’après le Service géologique des Etats-Unis, concentre environ 85 % des réserves de lithium du Brésil, de se défaire du surnom de « vallée de la misère ».

« Nous voulons que Jequitinhonha se transforme en vallée de la technologie pour la production de batteries et d’autres produits à forte valeur ajoutée », avait déclaré le gouverneur, en mai 2023, au siège du Nasdaq, à New York, lors du lancement du projet « Vallée du lithium ». Ce vaste programme vise à encourager l’installation de multinationales minières dans l’Etat, grâce à des incitations fiscales, à un accès facilité au crédit et à un soutien à la recherche.

Sigma « n’a rien apporté de bon »

Mais deux ans après l’arrivée de Sigma, qui concentre désormais 70 % de la production du lithium du pays, l’heure est à la déception. Malgré une augmentation de 71 % de la production de lithium (sous forme de concentré de spodumène) entre 2023 et 2024, selon les chiffres de l’Agence nationale des mines, et la création de 3 900 emplois directs, la région reste pauvre. Le Brésil pèse aujourd’hui 10 % de la production mondiale de lithium, mais « le développement technologique est très limité, car ce qui est produit est principalement un produit brut destiné à l’exportation », constate Aline Faé Stocco, économiste à l’université fédérale des vallées du Jequitinhonha et du Mucuri, également chercheuse au sein de Liquit : Vozes dos Territorios, qui étudie l’impact de l’extraction du métal dans la vallée. De fait, en 2024, la quasi-totalité des 944 114 tonnes de concentré de spodumène produites au Brésil a été destinée à la Chine.

Un site d’extraction de lithium à ciel ouvert, dans la vallée de Jequitinhonha, dans l’Etat du Minas Gerais, au Brésil, le 27 septembre 2024.
Un site d’extraction de lithium à ciel ouvert, dans la vallée de Jequitinhonha, dans l’Etat du Minas Gerais, au Brésil, le 27 septembre 2024. REBECA BINDA

Les entreprises minières n’améliorent ainsi que marginalement la qualité des emplois locaux. « Les activités minières parviennent surtout à attirer des services qui y sont liés, ou une diversification du commerce pour répondre à l’augmentation de la population due à l’arrivée des employés des entreprises. » Aux yeux de la chercheuse, la ruée vers l’or blanc ne fait que reproduire « le même modèle des projets historiques de développement de la région », marquée par l’exploitation de matières premières telles que l’or, le diamant ou de l’eucalyptus, sans que cela lui permette de sortir de la pauvreté.

Pour Elias Jardim Nunes, 53 ans, habitant de Piaui Poço Dantas, Sigma « n’a rien apporté de bon ». Assis sur un banc, cet homme fatigué contemple avec dépit une montagne de pierres d’une quarantaine de mètres de hauteur, au bord du fleuve Piaui, à une centaine de mètres de son domicile et de l’école du village. Autrefois, la zone, qui appartenait à un exploitant agricole, était couverte de cocotiers et de maisons anciennes. Mais à la suite de la vente du terrain à Sigma par l’exploitant agricole, la multinationale l’a converti en espace de stockage de matériaux rocheux et de résidus issus de la mine. « J’ai peur qu’elle [la pile de déchets] tombe dans le fleuve », s’inquiète Elias Jardim Nunes, qui s’y baigne.

Face aux bouleversements provoqués par le lithium, de nombreux habitants de Piaui Poço Dantas souhaitent déménager dans le centre de la ville d’Araçuai, à une demi-heure de route. Mais, sans soutien, cela leur est impossible. « Je ne suis pas encore parti pour des raisons financières », explique José Uelton Gomes, 25 ans, qui ne perçoit qu’une simple pension d’invalidité de 1 621 reais (environ 270 euros), à la suite d’un accident cardio-vasculaire. Face à l’arrivée massive d’employés des entreprises minières, « le loyer a fortement augmenté », se plaint ce jeune homme maigre. « Avant, je trouvais des loyers à 300 reais. Maintenant, le moins cher est à 1 500 reais ! »

« Seule option » pour développer la région

De son bureau, dans le centre de Araçuai, le maire, Tadeu Barbosa, du Parti social démocratique (centre), reconnaît que l’exploitation du métal n’a pas encore apporté les bénéfices tant attendus, alors que Sigma avait suscité un « grand espoir de développement », regrette-t-il. Les royalties collectées par la municipalité se sont même effondrées : alors qu’elles avaient dépassé 6 millions de reais en 2023 et 2024, la mairie n’a rien obtenu en 2025.

L’édile attribue cette baisse aux « difficultés financières » rencontrées par Sigma, en raison de la chute du prix du lithium liée à une surproduction mondiale. Il reste néanmoins convaincu que le filon de l’or blanc demeure « la voie » pour développer la région. « C’est la seule option que nous avons », assure-t-il, certain que l’arrivée de nouvelles entreprises permettra d’augmenter les bénéfices pour la municipalité. Selon un rapport de l’International Lithium Association, publié en mars 2025, la demande en lithium devrait tripler d’ici à 2040. Dans la vallée du Jequitinhonha, la multinationale américaine Atlas Lithium et la filiale brésilienne de la société minière canadienne Lithium Ionic, MGLit, mènent des prospections en vue d’exploiter le métal. L’entreprise australienne Latin Resources et la chinoise BYD ont également acquis des terrains dans la région.

Le maire espère aussi accueillir des entreprises européennes. Le 16 janvier, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a déclaré, lors d’une visite à Rio, être en train de négocier un « accord politique très important » avec le Brésil visant des investissements conjoints dans le lithium, le nickel et les terres rares, dont le pays détient 23 % des réserves mondiales. « Cela est essentiel pour notre transition numérique et écologique, ainsi que pour notre indépendance stratégique dans un monde où les minerais tendent à devenir un instrument de coercition », a-t-elle déclaré. Elle faisait référence aux menaces du président américain, Donald Trump, d’annexer le Groenland pour s’approprier les gisements de terres rares, afin de réduire la dépendance des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine en la matière.

Terril de résidus miniers de la mine de Sigma Lithium, dans la vallée de Jequitinhonha, dans le Minas Gerais, au Brésil, le 29 mai 2025.
Terril de résidus miniers de la mine de Sigma Lithium, dans la vallée de Jequitinhonha, dans le Minas Gerais, au Brésil, le 29 mai 2025. REBECA BINDA

A Araçuai, une mesure polémique devrait par ailleurs faciliter l’installation des nouveaux arrivants. Le 5 mai 2025, les conseillers municipaux ont réduit de moitié une zone environnementale protégée dans la région Chapada do Lagoao, traversée par les écosystèmes de caatinga et de cerrado, la faisant passer de 24 000 hectares à 10 000 hectares. Les entreprises souhaitant exploiter cette région marquée par de vastes lacs et de fins arbustes rencontreront ainsi moins de contraintes.

Alerter les familles de paysans

Inquiet, l’évêque d’Araçuai, Dom Geraldo Maia, s’est donné pour mission d’alerter les quelque 390 familles de paysans, afrodescendants et indigènes de la région sur les risques des activités minières. « L’entreprise mène une forte campagne publicitaire qui parle du “lithium vert”, comme si cela ne causait pas de problèmes environnementaux ni aux populations », dénonce l’évêque.

Sur son site, Sigma vend son produit comme du « lithium de haute pureté, vert et durable, d’origine responsable ». Néanmoins, le 9 septembre 2025, le ministère public fédéral a recommandé au ministère des mines et de l’énergie de suspendre les autorisations d’extraction à Araçuai, soulignant notamment de « sérieuses préoccupations » concernant l’« abaissement du niveau d’eau » du fleuve Piaui, utilisé pour le traitement physique du lithium par la mine. Contacté par Le Monde, le 5 février, Sigma n’a pas répondu aux questions concernant ses impacts sociaux et environnementaux.

Le 4 octobre 2025, l’évêché a organisé une visite à Piaui Poço Dantas pour que des habitants de la communauté afrodescendante de Santa Rita de Cassia, installés dans la Chapada do Lagoao, constatent les effets de la mine de leurs propres yeux. « Beaucoup de personnes [favorables à l’arrivée des entreprises de lithium] ont changé d’avis quand ils ont vu ce qui arrivait là-bas », assure Antonio Gomes Santos, 76 ans, agriculteur cultivant des ananas, qui a participé à la visite. « Je ne veux rien de tout ça près de moi ! », lance également Simae Gonçalves, femme au visage osseux de 59 ans, qui habite une maison bordée de rosiers. « Je ne supporterai pas tout ce bruit ni cette pollution », assure-t-elle.

A une demi-heure de route de là, une dizaine de familles des peuples indigènes Pankararu et Pataxo sont prêtes à tout pour refuser que le propriétaire de la ferme voisine ne la vende à Sigma. « Ce n’est pas possible de vivre avec une entreprise là, juste à côté, avec cette pollution ! », s’inquiète Cleonice Maria da Silva, 60 ans, une des leaders du village, qui a occupé la ferme, le 27 juillet, pour manifester son opposition à l’achat.

Cette femme déterminée, coiffée d’une tresse noire sur le côté, s’est installée à Araçuai en 2006, après de longues années passées à migrer de village en village en quête d’une terre. Son peuple, les Pankararu, est originaire du Nordeste, au Brésil. Mais pendant la dictature militaire (1964-1985), son grand-père a été incarcéré, comme beaucoup d’indigènes, dans un centre de détention créé par le régime dans le Minas Gerais, pour les « discipliner ». La mère de Cleonice Maria da Silva a alors entamé une longue quête pour le retrouver, au terme de laquelle sa famille s’est unie avec le peuple Pataxo, décidant finalement de rester dans la région.

« Quand nous sommes arrivés ici, il n’y avait pas d’arbres, seulement des pierres, tout était sec », se souvient Cleonice Maria da Silva. Ce n’est qu’après beaucoup d’efforts et de longues années de patience que le village a enfin pu retrouver arbustes fruitiers et plantes urticantes nécessaires à l’alimentation, à la médecine, aux rituels et à la confection d’artisanat. Si une mine s’installe ici, « pour nous, ce sera fini », souffle la leader indigène, espérant ne pas devoir, encore une fois, reprendre la route.

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