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Dans la nouvelle fosse Lafarge, pelleteuses et camions miniers s’affairent au milieu de la poussière ocre et grignotent chaque jour un peu plus les terres agricoles.
L’extraction de sable par le géant du béton Lafarge détruit les paysages des boucles de la Seine, dans l’Eure. Malgré la résistance locale, l’industrie puissante avale des centaines d’hectares.
Agitées par les bourrasques qui balayent ce jour-là la vallée de la Seine, les milliers de tiges du vaste champ d’orge décrivent d’irréelles ondulations. Une vingtaine de mètres plus haut, depuis le belvédère aménagé par le géant du béton prêt à l’emploi, Lafarge, Philippe Le Maignan contemple l’immensité de l’ancienne fosse d’extraction de sable, récemment remise en culture. Lui a fondé l’association Muids nature environnement en 2023.
Nous sommes ici à Muids, petite commune de 861 habitants du nord de l’Eure. Dans cet ancien méandre asséché de la Seine, la multinationale du béton extrait depuis 2003 une moyenne de 1,5 million de tonnes de sable par an. Cela représente environ 20% de la production normande de roches dites «meubles», c’est-à-dire le sable et le gravier.
Dans les boucles de la Seine normande, l’extraction industrielle de sable remonte à l’après-guerre. Elle a totalement modifié la physionomie de la région et a fait apparaître des dizaines de lacs artificiels le long du fleuve. Si d’autres compagnies comme Cemex ou la Stref possèdent leurs propres installations, les carrières Lafarge de la boucle de Muids sont les plus grandes.
« Ils ont fini ici, ils vont là. Ils finissent là-bas, et ils vont encore ailleurs », s’indigne Philippe, qui milite pour la fin de l’exploitation de la boucle de Muids. Il illustre ses propos avec une carte installée au centre du belvédère, où sont représentées les carrières actuelles et passées de la multinationale et de ses prédécesseurs du secteur.
Lafarge extrait le précieux sable progressivement. Quand une ancienne fosse se tarit, la multinationale en ouvre de nouvelles. En contrebas, au fond de l’une d’entre elles dont l’exploitation a cessé en 2024, le tapis roulant qui transportait jadis le sable extrait file désormais sans s’arrêter sous une route de campagne. Direction le nouveau site d’extraction situé dans la commune voisine, Daubeuf-près-Vatteville (Eure).
Une fosse longue de deux kilomètres
Aujourd’hui, c’est dans cette nouvelle zone de 192 hectares que l’activité tourne. Sur place, pelleteuses et camions miniers s’affairent au milieu de la poussière ocre et grignotent chaque jour un peu plus les terres agricoles en direction de l’ouest. Ces engins ne devraient s’arrêter que vers 2031, après avoir parcouru deux kilomètres.
Vêtu d’un imperméable jaune, rendu nécessaire par les averses qui s’abattent imprévisiblement, Philippe Le Maignan désigne un lointain hangar vert. « À la ferme du Mont-Joyeux, [la fosse] descendra à une vingtaine de mètres de profondeur », s’agace-t-il. Sur les deux communes, Daubeuf et Muids, c’est un total de 461 hectares de terres qui, depuis 2003, ont été exploités par Lafarge ou sont en passe de l’être.
Malgré l’implantation massive de la multinationale dans le secteur, le projet de nouvelle fosse à Daubeuf ne s’est pas imposé sans heurts. En 2018, l’association Gandalf, montée par des habitants de la commune de 460 habitants, avait tenté de résister aux appétits de la multinationale. « Lors de la réunion avec la sous-préfète des Andelys à cette époque, la moitié du village était présente. La population exprimait un refus net pour ce projet », se souvient Claire Paplorey, l’ancienne présidente de Gandalf.

Coup d’avance
Pourtant, malgré une vive mobilisation des habitants qui avaient parsemé le village de pancartes « Ils ne passeront pas », le recours déposé par l’association en 2019 contre l’arrêté préfectoral d’autorisation avait finalement été rejeté. « Au départ, les habitants étaient en colère. Quand ils ont demandé à être entendus, ça n’a pas été fait et les gens ont repris leur vie », déplore Claire Paplorey.
« Quand ils ont demandé à être entendus, ça n’a pas été fait et les gens ont repris leur vie »
Petite sœur de Gandalf, Muids nature environnement a quant à elle été créée cinq ans plus tard et dénonce les « lourdes » conséquences des exploitations sur l’environnement et les habitants.
Initialement situées à Muids, les carrières de Lafarge se sont depuis déplacées vers Daubeuf, plus au nord. Dans la commune, le cimentier ne possède plus qu’une modeste carrière en bord de Seine, dont l’exploitation devrait s’achever en 2028. Pourtant, des sondages menés en 2017 par l’entreprise sur 200 hectares de la plaine agricole qui jouxte le bourg, font craindre son retour après le tarissement du gisement de Daubeuf, prévu en 2030.
« Ils ne vont pas abandonner un bout de gisement important. Quand ils exploitent, ils préparent déjà le coup d’après », lance Claire Paplorey, persuadée que l’entreprise n’a pas l’intention de quitter le secteur.
Une annonce ni contredite, ni confirmée par Lafarge, qui maintient que les sondages réalisés à l’époque n’ont pas permis de caractériser ou exclure la présence d’un gisement exploitable. La multinationale affirme ne pas avoir de projets à Muids, pour le moment.
Le cimentier rappelle que son projet de Daubeuf a été élaboré durant des années en collaboration entre les différents acteurs du territoire et qu’une concertation avec les riverains avait été menée avant la mise en place du projet. La société indique aussi sa volonté de « répondre aux préoccupations de toutes les parties prenantes », notamment à travers la commission locale de concertation et de suivi (CLCS) qui se réunit chaque année et dans lesquelles siègent les représentants des associations Muids nature environnement et Gandalf.
« Quand ils exploitent, ils préparent déjà le coup d’après »
Dans le secteur, d’autres mouvements d’opposition ont aussi récemment visé le cimentier. Le 10 décembre 2023, une centrale à béton Lafarge d’Incarville (Eure), à moins de dix kilomètres de là, avait été envahie par une petite centaine de militants écologistes. Après une enquête de la sous-direction antiterroriste, 17 personnes avaient été arrêtées en avril 2024 et 9 d’entre elles avaient été jugées à Évreux (Eure) en décembre de la même année. Après avoir fait appel, les quatre personnes condamnées à l’issue de ce procès seront rejugées à Rouen (Seine-Maritime) les 1er et 2 juin 2026.
« Je pense que tous ces grands projets sont liés »
Pour Philippe Le Maignan, la lutte contre ce qu’il considère comme un « extractivisme déraisonné », dépasse le simple cadre local. « Tous ces grands projets sont liés. Il ne faut pas s’intéresser qu’aux petits villages et avoir une vision globale de ce qui se fait tout autour de nous », explique-t-il en prenant l’exemple de l’infrastructure routière du contournement est de Rouen, dont le tracé devait passer à moins de dix kilomètres de Muids.
Le 4 mai dernier, le président de la région Normandie, Hervé Morin (Les Centristes), a annoncé se retirer du financement de l’infrastructure, rendant désormais plus qu’improbable sa réalisation. « Je suis content que ça ne se fasse pas parce qu’il y aurait eu besoin de ciment, de gravier et de sable, tout cela pour un projet inutile », souffle Philippe Le Maignan.
Si les carrières de Muids et de Daubeuf sont les plus importantes de la région, elles ne sont pas les seules opérées par Lafarge. À une dizaine de kilomètres au sud-est, la multinationale devrait prochainement agrandir sa carrière en eau qui mesure déjà 70 hectares, de 46 hectares supplémentaires. Après avoir rencontré une certaine opposition durant l’enquête publique, un recours contre l’arrêté préfectoral d’autorisation serait envisagé après sa publication et, d’après nos informations, une nouvelle association pourrait prochainement se créer afin de soutenir l’annulation du projet.
Une remise en état qui pose question
Entre Muids et Daubeuf, 148 hectares de forêt ont été rasés pour l’exploitation du sable. Même si Lafarge a tenté de replanter, un grand nombre d’arbres n’ont pas survécu. « Régulièrement, ils viennent couper les arbres à papillons », note Philippe Le Maignan, tout en désignant ces plantes invasives typiques des friches qui poussent en buissons au milieu des genêts. « Ce qu’ils ont fait, c’était vraiment un carnage, déplore Claire Paplorey, j’avais vraiment mal au ventre, c’était physique. »
De son côté, Lafarge admet une « situation variable selon la zone concernée », mettant en avant un taux de reprisé élevé sur les zones reboisées entre 2004 et 2018.
« Dans la dernière zone qui se situe un peu plus au nord, les plants ont plus de mal à s’implanter », concède tout de même l’entreprise qui incrimine les étés secs de ces dernières années.
À la lisière est du bois, une autre zone d’extraction située sur des terres agricoles a été quant à elle rendue à l’agriculture. Mais selon une source proche, les rendements des anciennes carrières seraient inférieurs de 30 % à ce qu’ils étaient avant la carrière.
Si Lafarge reconnaît « une baisse de rendement dans les premières années suivant la remise en état agricole », l’entreprise affirme que ce retard est rattrapé au bout de trois ans.