Une start-up soutenue par Jeff Bezos veut s’approprier des archives coloniales pour trouver du lithium au Congo

[pompé sur reporterre]

À l’AfricaMuseum de Tervuren, en Belgique, des archives géologiques héritées du Congo belge attisent les convoitises de KoBold Metals, une start-up minière étasunienne dopée à l’IA et soutenue par des milliardaires de la tech.

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Dans les sous-sols de l’AfricaMuseum de Tervuren, dans la banlieue de Bruxelles, sommeille un filon surprenant. Il ne brille pas, mais jaunit et s’empile dans de lourdes armoires de fer gris. Cartes anciennes, relevés géologiques et rapports de prospection venus de l’actuelle République démocratique du Congo (RDC), datant de la fin du XIXe siècle aux années 1960, quand le territoire était une colonie belge : 3 à 4 millions de documents patientent dans le silence d’une pièce oubliée pendant des décennies.

Pour les atteindre, il faut descendre des escaliers, traverser des couloirs labyrinthiques et franchir une porte codée. Alors, seulement, s’ouvre ce royaume de papier, que presque personne ne venait consulter jusqu’ici.

En 2026, ces archives ont pourtant commencé à agiter chancelleries, scientifiques et industriels, car elles pourraient contenir des informations minières inconnues, à l’heure où les ordinateurs, les téléphones et, surtout, l’intelligence artificielle réclament toujours plus de cobalt, de lithium, de coltan et de cuivre. Des minerais dont la RDC est l’un des principaux exportateurs mondiaux, bien que son sous-sol n’ait été exploré qu’à 19 %, selon le président Félix Tshisekedi.

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Matière première informationnelle

Cette fièvre nouvelle est au cœur d’un bras de fer discret mais acharné entre le musée, qui dépend du gouvernement fédéral belge, et la start-up étasunienne d’exploration minière KoBold Metals, soutenue par Bill Gates et Jeff Bezos. En juillet 2025, l’entreprise a signé un accord avec la RDC pour numériser ses archives géologiques, dont font partie certaines cartes, rapports et échantillons du musée belge. L’une des clauses prévoit que l’entreprise acquière et développe le gisement de lithium de Roche dure, situé à Manono, dans le sud-est du pays.

L’AfricaMuseum refuse cependant de lui ouvrir en exclusivité ses collections, dans lesquelles l’entreprise ne voit pas tant des objets d’archives qu’une matière première informationnelle. Livrer ces documents à une société privée étrangère, sans lien contractuel avec l’État belge, reviendrait, selon l’institution, à faire basculer un patrimoine commun dans une logique d’appropriation privée.

Dans les armoires de Tervuren, certains fichiers sont si fragiles qu’ils donnent l’impression d’être des feuilles mortes. Un geste trop sec, une pression trop forte, et c’est une parcelle du passé qui menace de se déchirer. « Une restauration de ces documents est prévue », explique François Kervyn, chef du département des sciences de la Terre du musée. Le géologue sort alors d’un dossier d’expédition de 1909-1914 une carte de la mine de Manono.

« À l’époque, personne ne regardait le lithium comme une ressource stratégique »

Le gisement de lithium qu’elle dessine est aujourd’hui convoité par des entreprises et gouvernements, autant aux États-Unis, qu’en Chine et en Australie. La carte, tracée et colorisée à la main, a été réalisée par des explorateurs belges à l’aide d’une boussole et d’un décompte de pas. Ses traits hésitants, ses couleurs passées et ses annotations minutieuses semblent appartenir à un autre âge. Et pourtant, elle parle directement au présent.

« À l’époque, personne ne regardait le lithium comme une ressource stratégique. Aujourd’hui, avec la transition énergétique et la course aux batteries, tout a changé. Cette carte peut donner des indices et des raccourcis précieux pour ceux qui ont les moyens de les exploiter », explique François Kervyn. KoBold pourrait en effet se lancer dans des campagnes d’exploration sur place sans les cartes, mais ces travaux, très coûteux, peuvent s’avérer inutiles si les recherches ne sont pas menées au bon endroit.

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Exploiter les cartes avec l’IA

L’entreprise veut exploiter les cartes du musée avec l’intelligence artificielle (IA) afin d’en extraire coordonnées et mesures combinées aux classifications de roches, relevés géochimiques et résultats d’analyses.

« L’IA traite de grands volumes de données historiques, identifie des tendances et met en évidence des connexions entre des ensembles de données qu’il faudrait des années à des analystes humains pour traiter manuellement », explique par e-mail Benjamin Katabuka, directeur de KoBold Metals en RDC. L’objectif est clair : repérer plus vite les gisements potentiels et ouvrir la voie à une exploitation industrielle à court terme.

« L’intelligence artificielle peut aider à trier, reconnaître des noms, suivre le tracé d’une rivière ou identifier des couleurs. Mais elle ne possède pas l’intuition du terrain. Si une carte ancienne n’indique pas clairement sa localisation, l’IA reste aveugle. Il faut alors un humain pour recoller les morceaux, comparer avec les cartes actuelles, faire parler les indices et replacer ce passé géologique dans le monde d’aujourd’hui », dit François Kervyn, avant de revenir au contentieux qui oppose l’AfricaMuseum à KoBold Metals.

« Ils voulaient venir avec des scanners, s’installer dans les archives, numériser en masse, puis envoyer les données sur leurs propres serveurs. Pour le musée, c’était une ligne rouge. Les archives ne sont pas un gisement numérique que l’on extrait comme du minerai », estime le chef du département des sciences de la Terre.

« Confier la numérisation de ces archives à une entreprise minière, ce n’est pas neutre. On ne parle pas d’un acteur désintéressé, mais d’un secteur privé très compétitif, où la moindre information géologique peut valoir très cher. Avoir accès à ces données, c’est potentiellement prendre une avance énorme sur le marché. Donc, la question n’est pas seulement technique, elle est stratégique », ajoute Bart Ouvry, directeur de l’établissement public. L’AfricaMuseum prépare d’ailleurs son propre chantier de numérisation en partenariat avec Kinshasa grâce à un financement de l’Union européenne d’environ 2 millions d’euros sur trois ans.

Un enjeu de souveraineté minière

KoBold Metals conteste toutefois la neutralité de cette initiative. « Ses propres documents de lancement décrivent son objectif comme la promotion des investissements européens dans les minéraux critiques en Afrique et l’identification de projets d’intérêt stratégique européen », affirme Benjamin Katabuka.

« Si la coopération actuelle peut favoriser des partenariats équilibrés entre l’Europe et l’Afrique, et plus particulièrement entre la Belgique et la RDC, je ne peux que m’en réjouir, répond Bart Ouvry. Mais ce n’est pas là l’agenda de notre institution scientifique, dont la priorité est de travailler dans le respect d’une éthique claire et rigoureuse. »

Les archives de Tervuren sont ainsi devenues bien plus qu’un fonds documentaire. Elles sont désormais un terrain de rivalité géopolitique. « L’Union européenne tente de s’inscrire dans une logique de réparation et de souveraineté, en soutenant l’accès de la RDC aux données géologiques collectées pendant la période coloniale. En face, les États-Unis avancent de manière beaucoup plus offensive, avec une diplomatie tournée vers l’ouverture des marchés africains aux entreprises étasuniennes. KoBold incarne cette stratégie », analyse Benjamin Rubbers, maître de conférences à l’université libre de Bruxelles et spécialiste du Copperbelt, région productrice de cuivre en RDC.

Cette bataille autour de vieux papiers se joue alors que l’est du Congo demeure ravagé par des conflits armés depuis une trentaine d’années. Dans la province du Sud-Kivu, le groupe armé M23, en rébellion contre le gouvernement congolais, renforce son emprise sur plusieurs zones minières. Si la région de Manono n’est pas concernée par ce front, elle aussi a récemment été au cœur de violences, rappelant que les ressources du sous-sol congolais n’ont jamais été seulement une affaire de cartes, de contrats ou d’algorithmes.

 

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